
La presse suisse traverse une crise profonde. Les licenciements se multiplient, les rédactions fondent, les éditeurs cherchent de nouveaux modèles économiques et se plaignent que les lecteurs disparaissent.
Aujourd’hui, par exception, j’ai ouvert 20 Minutes. Et je suis tombé sur un article consacré à une prostituée bernoise qui raconte sa belle vie et vante ses clients.
Je ne m’en cache pas, je suis opposé à la prostitution sous toutes ses formes. Je ne juge ni les personnes qui vendent leur corps, ni celles qui paient pour des relations sexuelles. Je sais que cette activité est légale en Suisse et je ne conteste pas cette réalité.
Je ne prétends pas non plus avoir de solution pour voir disparaître cette activité. Je n’en ai pas et je serais bien incapable d’en inventer une qui réglerait toutes les souffrances liées à la prostitution. Je hurle intérieurement lorsque j’en vois les ravages : la précarité, les violences, l’exploitation, les blessures physiques et psychologiques.
Pour moi, le corps se respecte et l’acte d’amour ne peut pas se réduire à une transaction commerciale présentée comme une activité super sympa. Je suis peut-être un vieux con. Je l’assume totalement, mais à vouloir attirer du monde par tous les moyens, certains médias finissent peut-être par donner envie de fuir.
Mon opinion sur la prostitution n’est finalement pas le cœur de cette critique. Ce qui me dérange, c’est le choix éditorial de 20 Minutes.
Pourquoi présenter une activité aussi complexe sous un angle aussi séduisant ? Pourquoi donner l’impression qu’il s’agit d’une vie agréable, amusante, sans suffisamment interroger ce qui se cache derrière cette réalité ? L’article offre deux lignes, pas une de plus, pour rappeler qu’elle ne sort pas sans son spray au poivre. Elle ajoute même qu’elle n’a jamais eu besoin de l’utiliser, quel bonheur !
Un témoignage positif a parfaitement le droit d’exister. Mais le travail d’un journaliste consiste aussi à mettre les choses en perspective, pas simplement à reproduire un récit susceptible de faire cliquer.
Et surtout, un enfant de dix ans peut tomber sur cet article. 20 Minutes est gratuit, accessible à tous, sans barrière d’âge autre que le contrôle des parents. Quel message transmet-on aux adolescents, aux actuels et éventuels futurs clients ou aux personnes confrontées à des difficultés financières ? Que la prostitution serait une activité comme une autre, accessible, lucrative et même plutôt sympathique ?
Je ne demande pas de censure. Je demande simplement un peu de responsabilité éditoriale. La liberté de la presse n’interdit ni le discernement ni la réflexion.
Des journaux gratuits, mais des philosophies bien différentes
J’assiste impuissant (c’est dans le thème…) à la lente mais constante disparition d’un journalisme de qualité. Non pas que les employés ne fassent pas leur travail correctement, mais bien parce qu’on ne leur en donne pas les moyens. Cette presse que j’aimais tant, je la consulte avec de moins en moins de plaisir.
20 Minutes semble avoir choisi son public : des lecteurs qui veulent un peu de tout, rapidement, sans forcément approfondir. Quelques nouvelles nationales, des sujets de société, beaucoup de faits divers locaux, des accidents, des incendies ici et là. Une information facile à consommer, parfois au détriment de la réflexion.
À l’inverse, Blick me surprend plutôt favorablement. Les sujets sont variés, l’actualité internationale occupe une place appréciable et, malgré sa réputation populaire, le ton est sobre, moderne, factuel. Les articles sont souvent plus fouillés que ce que l’on pourrait attendre d’un quotidien gratuit. Comme quoi, gratuité ne signifie pas nécessairement superficialité.
Quant à Watson, j’ai parfois l’impression qu’il se contente de regarder ce que publient les autres pour proposer sensiblement la même chose, mais trois semaines plus tard. J’exagère évidemment, mais c’est le sentiment qu’il me laisse. Et son application comme son site n’arrangent rien : une présentation que je trouve franchement ratée, chargée et presque illisible. À force de vouloir être moderne, on finit par oublier que le premier rôle d’un journal est d’être lu.
La presse payante ne me rassure guère
J’ai longtemps aimé 24 heures. C’était un journal auquel je tenais, une référence vaudoise, avec une identité, une connaissance du terrain et une véritable proximité avec ses lecteurs.
Aujourd’hui, on y retrouve souvent des articles du Figaro et des traductions provenant de Suisse alémanique. Je caricature sans doute un peu, mais où est passée cette personnalité éditoriale qui me plaisait tant ?
Bien sûr, les collaborations entre rédactions sont nécessaires et peuvent enrichir l’information. Mais lorsqu’un lecteur s’abonne à un journal, il attend aussi des enquêtes originales, des regards locaux et une rédaction qui connaît son territoire.
Le paradoxe de la presse locale.
À une époque où les grands groupes de presse investissent dans les plateformes numériques, les applications, les algorithmes et les stratégies pour capter notre attention, le journal que je lis avec le plus de plaisir est celui de mon village.
Un journal modeste, sans titres racoleurs ni notifications insistantes. Mais avec de vrais textes sur la région, des informations que je ne trouve pas ailleurs, des personnes que je connais parfois et des sujets qui concernent directement la vie locale.
On y retrouve quelque chose que les grands médias ont perdu : une identité, une proximité et le fait que les articles ont été écrits pour informer des lecteurs, pas simplement pour produire des statistiques d’audience.
Je ne suis pas naïf. Je sais que la presse doit vivre, que les journalistes doivent être payés et que les habitudes de consommation ont profondément changé. Je sais aussi que derrière chaque restructuration se trouvent des professionnels qui perdent leur emploi, et cela me désole profondément.
Je ne peux m’empêcher de penser qu’à force de courir après les clics, de mutualiser les contenus et de vouloir plaire à tout le monde, la presse finit par perdre ce qui faisait sa richesse : sa diversité, sa personnalité et sa crédibilité.
La presse va mal, c’est certain. Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas seulement qu’elle perde des lecteurs. C’est qu’elle semble parfois oublier pourquoi nous la lisons.
